MÉMOIRE | 6 OCTOBRE 2026
Antoine Ciosi, la voix qui a chanté la Balagne (1931-2026)
Il s'est éteint le 4 octobre 2026 à Corbara, à quatre-vingt-quatorze ans. Soixante ans durant, Antoine Ciosi aura porté la langue corse sur les plus grandes scènes françaises et donné à la Balagne l'une de ses plus belles chansons. Portrait d'un homme qui a fait de l'île un chant.
Un enfant de la Casinca
Antoine Ciosi naît le 15 décembre 1931 à Sorbo-Ocagnano, en Haute-Corse, dans ces villages de la Casinca qui regardent la plaine orientale et la mer. Rien ne le destine à devenir une voix. Il monte à Paris comme tant d'autres insulaires de sa génération, pour travailler.
Il passe par le théâtre Mogador, chante dans des opérettes, apprend le métier. Il fait de la variété française. Pendant des années, il est un chanteur parmi d'autres dans une capitale qui en compte des milliers.
Mars 1963, l'Olympia
Tout bascule au printemps 1963. Bruno Coquatrix et Jacques Franchi organisent à l'Olympia le premier festival de la chanson corse. Antoine Ciosi s'y présente et interprète Paese spentu, le village éteint.
Il remporte le premier prix.
Ce soir-là ne lui apporte pas seulement une récompense. Il lui apporte une certitude. Après les années parisiennes et la chanson française, il trouve dans le chant corse une expression qui lui correspond enfin. Il ne la quittera plus.
Le titre dit déjà tout de ce qui allait devenir son sujet : l'île qui se vide, les villages qui s'éteignent, ceux qui partent et ceux qui restent. Un thème que la Corse des années soixante connaissait intimement.
La voix du Riacquistu
Les années soixante-dix changent la Corse. Le Riacquistu, la réappropriation, remet au centre une langue et une culture que l'on avait longtemps appris à taire. Chanter en corse cesse d'être folklorique pour devenir un acte.
Antoine Ciosi est de ceux qui portent ce mouvement. Il interprète les grands auteurs de sa génération, défend la langue, enregistre inlassablement. Une trentaine d'albums au total, des premiers disques chez Barclay aux textes des figures majeures du Riacquistu, en passant par les chansons des frères Vincenti et les Chants de la Liberté.
Il emmène ce répertoire jusqu'au Palais de Chaillot. Une langue de quelques centaines de milliers de locuteurs, sur une scène nationale, chantée sans excuse ni traduction.
Balagna
Parmi tout ce qu'il a enregistré, une chanson a dépassé son auteur comme son interprète. Balagna.
Elle commence par deux mots devenus un surnom : « Balagna regina ». La Balagne reine. Suit un portrait de la microrégion en quelques couplets, l'aube qui la coiffe, le parfum de sa terre, la brise marine qui l'habille, sa douceur, sa beauté. On n'y trouve ni grandiloquence ni carte postale. Simplement quelqu'un qui regarde un pays et le nomme.
Il y a une raison pour laquelle cette chanson est jouée dans toutes les fêtes de village entre Calvi et l'Île-Rousse depuis cinquante ans. Elle dit en quatre phrases ce qu'un guide touristique met vingt pages à ne pas dire.
Antoine Ciosi s'est éteint à Corbara, village de cette même Balagne, au-dessus du couvent et de la plaine. Il n'était pas né là. Il a choisi d'y finir.
Ce qu'il laisse
Son fils Jérôme Ciosi, guitariste, l'a accompagné sur scène pendant des années. La transmission s'est faite de la manière la plus simple qui soit, par la pratique et par la scène.
Mais l'héritage dépasse la famille. Antoine Ciosi appartient à cette génération qui a décidé que l'on pouvait être corse sans être pittoresque, et que la langue de l'île méritait mieux que la nostalgie. Avant lui, chanter en corse était un folklore. Après lui, c'est un répertoire.
Chaque groupe polyphonique qui remplit une église aujourd'hui, chaque jeune qui écrit ses textes en langue, chaque marque, chaque artisan, chaque maison qui assume son île plutôt que de la diluer, doivent quelque chose à des hommes comme lui.
Pourquoi nous en parlons
TAFANELLI est née en Balagne. Nos partenaires y travaillent, nos pièces y sont imaginées, et c'est cette microrégion que nous dessinons depuis le premier jour.
Quand on fabrique des vêtements qui portent le nom d'un territoire, on hérite aussi de ceux qui l'ont raconté avant nous. Antoine Ciosi a chanté la Balagne mieux que personne. Nous essayons simplement, à notre échelle et avec nos outils, de ne pas la trahir.
Il y a des voix qui accompagnent un territoire. Depuis l'Altru Mondu, l'autre monde, la sienne restera liée à la Corse, à ses villages, à ses paysages et à cette Balagne qu'il a chantée avec tant de justesse.
A DOPU, TAFA
En passant par la Corse, le client devient un ami.



















