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Les agrumes corses : la clémentine IGP et le cédrat, histoire d'une île qui a changé de fruit
24 août 2026

Les agrumes corses : la clémentine IGP et le cédrat, histoire d'une île qui a changé de fruit

CARNETS TAFANELLI | LIRE L'ÎLE

Les agrumes corses : la clémentine IGP et le cédrat, histoire d'une île qui a changé de fruit

La Corse produit 98 % des clémentines françaises. C'est le seul territoire du pays à en cultiver. Pourtant, ce fruit n'a rien d'ancestral : il est arrivé sur l'île en 1925, et n'est devenu une filière que dans les années soixante. Avant lui, il y avait le cédrat, dont la Corse fut le premier producteur mondial. Voici l'histoire de ces deux agrumes, ce que l'IGP impose vraiment, et comment reconnaître une vraie clémentine de Corse.

Deux fruits, deux époques

On croit souvent que la clémentine et la Corse, c'est une histoire millénaire. C'est faux, et la vérité est plus intéressante.

L'agrume historique de l'île, celui qui a façonné ses paysages et sa richesse, c'est le cédrat. Il est là depuis les Romains. La clémentine, elle, est arrivée en 1925 et n'est devenue une filière qu'après 1960.

Entre les deux, il y a eu un effondrement, une guerre, une décolonisation et un plan d'aménagement. L'histoire des agrumes corses est celle d'une île qui a perdu un fruit et en a trouvé un autre.

Un siècle sépare le premier producteur mondial de cédrat du seul producteur français de clémentines. C'est la même plaine.

Le cédrat, l'agrume qui a fait la Corse

Ce sont les Romains, au premier siècle, qui apportent en Corse le savoir-faire de la culture des agrumes. Et ce qu'ils y plantent, ce n'est ni l'orange ni le citron : c'est le cédrat.

Ce fruit énorme, bosselé, presque sans jus et fait surtout d'écorce, a modifié le paysage de l'île. Les vergers s'installent sur la côte orientale, et plus tard dans le Cap Corse. Le cédrat corse se vend dans toute l'Europe, essentiellement pour la confiserie.

À la fin du dix-neuvième siècle, un événement bascule le marché : des maladies ravagent les cultures italiennes. La Corse devient alors le premier producteur mondial de cédrat. Une île de quelques centaines de milliers d'habitants, en tête d'un marché international.

Cette prospérité ne survivra pas au vingtième siècle. La demande change, la confiserie industrielle trouve moins cher ailleurs, les hommes partent à la guerre puis quittent les campagnes. Les cédratiers restent, mais la filière disparaît.

Aujourd'hui le cédrat corse existe encore, en petites quantités, en confiture et en liqueur. Il est devenu ce que la clémentine n'est pas : rare, difficile, et presque confidentiel.

L'oranger, lui, arrive au douzième siècle. Puis le citronnier, le mandarinier, et enfin le clémentinier.

La clémentine n'est pas un fruit ancien

La clémentine elle-même n'existe que depuis 1892. Elle naît en Algérie, d'un croisement entre un mandarinier et un oranger réalisé par le frère Clément, qui lui laisse son nom.

Les premiers clémentiniers français sont plantés en Corse en 1925, par Don Philippe Semidei, à Figaretto. Pendant plusieurs décennies, la culture se limite à deux ou trois vergers. Rien de plus.

Tout change à partir de 1957. La Corse se voit dotée d'un plan d'action régional destiné à enrayer le dépeuplement de ses zones rurales. Une société d'économie mixte, la SOMIVAC, est chargée d'aménager la plaine orientale, de créer des lotissements agricoles et de construire les équipements hydrauliques. L'ambition affichée est de faire de la Corse une « Californie française ».

En 1959, une station de recherche agrumicole est inaugurée à San-Giuliano, au nord de Ghisonaccia. Elle sera cédée à l'INRA en 1965. C'est elle qui fournit les plants, les greffons et les conseils techniques à toute l'île.

Le dernier facteur est humain. Entre 1962 et 1964, l'arrivée massive des rapatriés d'Afrique du Nord amène des agriculteurs qui connaissaient déjà les agrumes. Ils apportent la technique et les moyens. Une historienne de l'agriculture insulaire l'a écrit sans détour : sans eux, l'agrumiculture de l'île n'aurait pas démarré.

Les chiffres disent la vitesse du basculement :

  • 250 tonnes produites en 1965.
  • 25 000 tonnes dix ans plus tard, en 1975.

En une décennie, la plaine orientale est passée de l'élevage à la monoculture d'agrumes.

Ce que l'IGP impose vraiment

L'Indication Géographique Protégée « Clémentine de Corse » est enregistrée en 2007, après une bataille administrative de plusieurs années. Le dossier avait été retoqué par la Commission européenne en 2005.

Le choix de l'IGP plutôt que de l'AOC n'est pas anodin : une appellation d'origine exige un lien ancien avec le territoire, ce que la clémentine, arrivée en 1925, ne pouvait pas revendiquer.

Trois conditions, et elles sont plus exigeantes qu'on ne le croit :

  • Être issue de cultures corses, sur l'une des 106 communes de l'aire, 38 en Corse-du-Sud et 68 en Haute-Corse.
  • Être cueillie manuellement, à maturité, avec ses feuilles. Pas de récolte mécanique, pas de fruit cueilli vert.
  • N'avoir subi aucun traitement de coloration. C'est le point décisif, et nous y revenons juste après.

L'histoire de la feuille

La feuille n'est pas un argument marketing, c'est un vestige réglementaire. Longtemps, la Corse fut la seule zone autorisée à vendre ses fruits avec leurs feuilles, parce que son insularité la rendait indemne de certaines viroses végétales. Cette exclusivité a été perdue en 1993, quand la réglementation phytosanitaire européenne a été modifiée.

Elle est restée comme signe. Une feuille verte et souple, c'est un fruit cueilli récemment, à la main, et qui n'a pas traîné.

Pourquoi elle a ce goût-là

La clémentine de Corse est plus petite, plus acidulée et plus colorée que ses concurrentes espagnoles ou marocaines. Ce n'est pas une question de variété, c'est une question de climat.

La couleur

Elle vient des caroténoïdes, dont le développement dépend de l'écart de température entre le jour et la nuit. Cet écart est bien plus marqué en Corse qu'ailleurs, ce qui donne au fruit son rouge orangé caractéristique.

La taille

Les températures insulaires sont plus fraîches que dans les autres pays producteurs. Le fruit grossit moins.

L'acidité

Le manque relatif de chaleur empêche une forte accumulation de sucre. D'où ce goût plus vif, plus tranchant, que certains trouvent trop acide et que d'autres ne veulent plus quitter.

Il y a une ironie dans tout ça. Dans les années quatre-vingt-dix, face à la concurrence espagnole, les producteurs ont planté des variétés étrangères plus grosses et plus productives. L'échec fut net. Et quand l'INRA a mené une étude sur ce que les acheteurs du continent appréciaient réellement, la réponse est tombée : c'était la variété corse, avec ses prétendus défauts. Ces défauts étaient le produit.

Le calendrier de la récolte

La saison s'étend d'octobre à janvier, en trois vagues selon les variétés :

  • Les précoces, dont la Caffin, ouvrent la saison en octobre.
  • Les variétés de saison, Commune SRA et Oraval, occupent le cœur de la récolte, en novembre et décembre.
  • Les tardives, comme la Nules, ferment la saison jusqu'en janvier.

Les vergers se situent dans la plaine orientale, de Bastia à Porto-Vecchio, généralement entre 2 et 300 mètres d'altitude, et rarement à plus de quinze kilomètres de la côte. Cette proximité de la mer n'est pas un hasard : elle repousse les premières gelées à la fin décembre.

Où en est la filière aujourd'hui

La clémentine de Corse reste une agriculture modeste et familiale. Environ 215 producteurs exploitent quelque 1 721 hectares. À l'échelle espagnole, cela correspond à une coopérative de taille moyenne.

Les volumes varient fortement d'une année sur l'autre, et le climat en est la cause principale :

  • 48 600 tonnes récoltées en 2024.
  • Environ 36 000 tonnes estimées en 2025, soit près d'un quart de moins.

Ces écarts ne sont pas nouveaux. En 1999, une tempête avait fait tomber la moitié des fruits présents sur les arbres. Une filière insulaire, sur une île où le vent cause autant de dégâts que le gel, ne connaît pas les années tranquilles.

Comment reconnaître une vraie clémentine de Corse

C'est la question la plus utile, et il existe des signes fiables.

  • La feuille. Verte, souple, encore attachée. C'est le premier indice, et le plus visible.
  • La couleur irrégulière. Une clémentine de Corse peut présenter des zones plus vertes ou plus claires. C'est normal, et c'est même un bon signe : elle n'a subi aucun traitement de coloration. Un fruit uniformément orange vif a souvent été dégreené.
  • La taille. Plutôt petite. Une très grosse clémentine sans feuille en décembre a peu de chances de venir de l'île.
  • Le logo IGP et la mention « Clémentine de Corse » sur l'emballage. C'est le seul signe juridiquement protégé.
  • Le goût. Acidulé, franc, avec une vraie tension. Si c'est doucereux, ce n'est pas elle.

Un dernier repère : la saison. En dehors de la fenêtre octobre-janvier, une clémentine ne vient pas de Corse.

Questions fréquentes

Quand est la saison de la clémentine de Corse ?

D'octobre à janvier, selon les variétés. Les précoces arrivent en octobre, les tardives se récoltent jusqu'en janvier. Hors de cette période, le fruit vient d'ailleurs.

Pourquoi la clémentine de Corse a-t-elle des feuilles ?

Parce que le cahier des charges de l'IGP l'exige : la cueillette doit être manuelle et le fruit vendu avec ses feuilles. C'est une preuve de fraîcheur et de traçabilité. Historiquement, la Corse fut d'ailleurs la seule zone autorisée à le faire, jusqu'en 1993.

Pourquoi est-elle parfois verte ?

Parce qu'elle n'est pas traitée pour être colorée artificiellement. Les clémentines uniformément orange vif ont souvent subi un dégreening. Une teinte irrégulière est un gage de naturalité, pas un défaut.

La Corse produit-elle vraiment toutes les clémentines françaises ?

Presque. La Corse représente 98 % de la production française et c'est le seul territoire du pays à cultiver ce fruit à l'échelle d'une filière.

Le cédrat corse existe-t-il encore ?

Oui, mais en quantités très réduites. Après avoir été le premier producteur mondial à la fin du dix-neuvième siècle, la Corse n'en cultive plus qu'à petite échelle, principalement pour la confiture et la liqueur.

Clémentine ou mandarine, quelle différence ?

La clémentine est un hybride du mandarinier et de l'oranger, créé en 1892. Elle contient peu ou pas de pépins, et sa peau se détache plus facilement. La mandarine est l'espèce d'origine, plus parfumée mais plus riche en pépins.

Pourquoi ce sujet nous tient

Chez TAFANELLI, nous dessinons ce qui compose la mémoire de l'île. Les agrumes y occupent une place étrange, et c'est justement ce qui nous intéresse.

Parce que cette histoire dit quelque chose d'inconfortable et de vrai. La clémentine, aujourd'hui l'un des symboles agricoles les plus forts de la Corse, n'est pas corse d'origine. Elle est née en Algérie, elle a été plantée par un homme en 1925, et elle est devenue une filière grâce à des rapatriés qui avaient tout perdu ailleurs.

Autrement dit : ce qui fait aujourd'hui l'identité d'un territoire a souvent commencé par une arrivée.

Nous aimons cette idée, parce qu'elle contredit la version paresseuse de l'identité, celle qui voudrait qu'une île soit un musée fermé. La Corse n'a jamais été ça. Elle a pris le cédrat aux Romains, l'oranger au Moyen Âge, la clémentine au vingtième siècle, et elle en a fait quelque chose que personne d'autre ne sait faire.

Il y a une dernière chose qui nous parle. Dans les années quatre-vingt-dix, on a voulu corriger ce fruit, le faire plus gros, plus sucré, plus conforme. Ça n'a pas marché. Ce que les gens aimaient, c'étaient exactement les caractéristiques qu'on essayait d'effacer.

Nous en tirons la même leçon pour ce que nous fabriquons. Ce qui rend une chose désirable, c'est rarement ce qui la rend conforme.

À lire aussi, dans la même famille : la charcuterie corse, les fromages corses, la châtaigne et la Castagniccia et les vins corses.

En passant par la Corse, le client devient un ami.

A DOPU, TAFA

Sources : INAO, fiche IGP Clémentine de Corse ; ministère de l'Agriculture ; Françoise Brun, « Où en est l'agrumiculture en Corse ? », revue Méditerranée, 1967 ; Janine Renucci, Revue de géographie de Lyon, 1961 ; de Sainte Marie et Agostini, sur la requalification de la clémentine de Corse, 2003 ; France 3 Corse, campagnes 2024 et 2025.

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