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Le chat-renard corse : u ghjattu volpe, ou quand les bergers avaient raison avant la science
13 août 2026

Le chat-renard corse : u ghjattu volpe, ou quand les bergers avaient raison avant la science

CARNETS TAFANELLI | LA FAUNE DE L'ÎLE

Le chat-renard corse : u ghjattu volpe, ou quand les bergers avaient raison avant la science

Pendant des générations, les bergers de l'île ont parlé d'un chat sauvage qui n'était pas un chat, long comme un renard, capable de s'en prendre aux bêtes. On a longtemps rangé cela au rayon des histoires de veillée. Le 16 mars 2023, l'Office français de la biodiversité a annoncé que la génétique leur donnait raison.

Ce que les bergers racontaient

Avant d'être une découverte scientifique, le chat-renard était une histoire.

En langue corse, on l'appelle u ghjattu volpe, littéralement le chat-renard. Le nom vient de sa silhouette : un corps et une queue si longs qu'ils évoquent davantage un renard qu'un chat.

Les bergers en parlaient depuis des générations, et ce qu'ils en disaient n'était pas flatteur. Ils racontaient que ces chats forestiers s'en prenaient aux mamelles de leurs brebis et de leurs chèvres, la nuit, dans les bergeries d'altitude.

C'est à partir de ces récits, transmis de génération en génération, qu'on a commencé nos recherches.

Ces mots sont ceux de Carlu-Antone Cecchini, chargé de mission chat forestier à l'Office national de la chasse et de la faune sauvage, aujourd'hui intégré à l'Office français de la biodiversité.

Retenez bien cette phrase. Ce n'est pas une image : la recherche scientifique sur le ghjattu volpe est partie de la tradition orale corse. Des chercheurs ont pris au sérieux ce que des bergers racontaient, et ils sont allés voir.

2008, un poulailler à Olcani

L'histoire scientifique commence par un hasard.

En 2008, à Olcani, un petit village du Cap Corse, un chat de type sauvage est capturé accidentellement dans un poulailler.

L'animal ne correspond à rien de connu. Trop grand pour un chat domestique retourné à l'état sauvage, différent du chat forestier du continent, différent aussi de ce qu'on trouve en Sardaigne.

À partir de là, un travail de longue haleine s'engage : pièges photographiques, pièges à poils, captures temporaires avec pose de colliers émetteurs, prélèvements génétiques. La vallée d'Asco, en Haute-Corse, devient le terrain principal.

Quinze ans de terrain, dans des forêts de moyenne montagne, pour un animal nocturne que personne ne croise jamais.

16 mars 2023 : ce que la génétique a établi

Le 16 mars 2023, l'Office français de la biodiversité publie ses conclusions. Elles reposent sur une étude parue le 19 janvier 2023 dans la revue Molecular Ecology, menée par l'OFB et le laboratoire de Biométrie et Biologie Évolutive du CNRS et de l'université Claude Bernard Lyon 1.

Le résultat tient en une formule : les analyses font la démonstration d'une lignée génétique spécifique de chat sauvage en Corse.

Concrètement, l'analyse permet de séparer clairement les prélèvements de chats sauvages corses de quatre autres groupes :

  • Les chats forestiers du continent.
  • Les chats domestiques du continent.
  • Les chats domestiques de Corse.
  • Les chats de Sardaigne, pourtant les plus proches géographiquement.

Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête. La Sardaigne est à douze kilomètres. Le ghjattu volpe s'en distingue quand même. Il est corse, et rien d'autre.

L'OFB conclut que l'identification d'une entité génétique spécifique parmi les félidés est remarquable et essentielle à la mise en place de mesures de conservation adaptées.

À quoi il ressemble vraiment

Oubliez l'image d'un gros chat de gouttière. Le ghjattu volpe a une allure qui lui est propre.

  • La taille : environ 90 cm du nez au bout de la queue. C'est considérable pour un félin sauvage européen.
  • La queue : très épaisse, portant deux à quatre anneaux, et toujours terminée par une bande noire nette.
  • Les oreilles : des pavillons très larges, bien plus développés que chez un chat domestique.
  • Les canines : très développées. C'est un prédateur, pas un opportuniste.
  • Les pattes arrière : les tarses sont toujours très noirs. C'est l'un des critères les plus fiables.
  • Le ventre : d'une teinte roux-rouille caractéristique.
  • Les pattes avant : marquées de rayures nettes.
  • Le pelage : d'une densité remarquable, qui le protège naturellement des puces, des poux et des tiques.
  • Les vibrisses : courtes.

C'est cette combinaison, et non un seul critère, qui permet de le distinguer d'un chat domestique retourné à l'état sauvage.

Espèce ou sous-espèce ? La question reste ouverte

Il faut être précis ici, parce que beaucoup d'articles ont écrit « nouvelle espèce » un peu vite.

Ce que la génétique a démontré, c'est l'existence d'une lignée génétique distincte. C'est déjà considérable, et c'est ce qui fonde les mesures de protection.

Savoir s'il faut le classer comme une espèce à part entière ou comme une sous-espèce de chat sauvage relève d'un débat taxonomique qui n'est pas tranché. Les scientifiques eux-mêmes le présentent comme une question ouverte.

Cela n'enlève rien à l'affaire. Cela oblige simplement à parler correctement : le ghjattu volpe est un chat sauvage propre à la Corse, génétiquement identifiable, et sa classification exacte est encore en cours d'établissement.

Où il vit, et pourquoi personne ne le voit

Son territoire connu se situe dans les forêts de moyenne montagne de Haute-Corse, avec la vallée d'Asco comme cœur des observations, dans un environnement de forêts mêlées, de maquis dense et de reliefs difficiles.

Il partage ces massifs avec le mouflon corse, dont les noyaux de population occupent les mêmes secteurs.

Pourquoi ne le voit-on jamais ? Parce qu'il cumule tout ce qu'il faut pour rester invisible.

  • Il est nocturne.
  • Il vit dans des zones de couvert forestier dense, à l'écart des routes.
  • Il fuit l'homme systématiquement.
  • Il est extrêmement peu nombreux.

Les chercheurs eux-mêmes, qui le traquent depuis quinze ans avec des pièges photographiques, en obtiennent peu d'images. Un randonneur n'a pratiquement aucune chance d'en croiser un.

Combien en reste-t-il ?

C'est la question que tout le monde pose, et la réponse honnête est : on ne le sait pas précisément.

Ce qui est documenté, c'est le travail de terrain. Dans la vallée d'Asco, les équipes de l'ONCFS ont identifié seize individus et capturé douze d'entre eux, dont une seule femelle.

Aucune estimation globale et validée pour l'ensemble de l'île n'a été rendue publique. Méfiez-vous des chiffres ronds qui circulent : ils ne reposent sur rien de solide.

Ce que l'on peut dire sans se tromper, c'est que la population est très réduite, très localisée, et que les félidés sauvages figurent parmi les groupes les plus menacés. C'est précisément pour cela que l'identification génétique compte : on ne protège correctement que ce qu'on a d'abord su nommer.

Pourquoi cette histoire compte

Il y a dans cette affaire quelque chose qui dépasse de loin la zoologie.

Pendant des décennies, ce que disaient les bergers corses a été traité comme du folklore. Une histoire de veillée, une créature de récit, le genre de chose qu'on écoute en souriant.

Puis des chercheurs ont décidé de partir de ces récits plutôt que de les écarter. Ils ont posé des pièges là où la tradition orale disait qu'il fallait les poser. Et quinze ans plus tard, la génétique a confirmé que les bergers décrivaient un animal réel, et qui n'existe nulle part ailleurs.

Le savoir des gens d'ici n'était pas une légende. C'était une observation, transmise oralement, faute d'être écrite.

C'est une leçon qui vaut bien au-delà d'un chat. Une île qui a vu sa langue menacée et ses savoirs relégués au rang de curiosités locales peut légitimement en tirer une forme de satisfaction.

Questions fréquentes

Le chat-renard corse existe-t-il vraiment ?

Oui. L'Office français de la biodiversité a annoncé le 16 mars 2023 que les analyses génétiques démontraient l'existence d'une lignée spécifique de chat sauvage en Corse, distincte des chats forestiers du continent, des chats domestiques et des chats de Sardaigne.

Comment dit-on chat-renard en corse ?

U ghjattu volpe, littéralement le chat-renard. Le nom vient de la longueur de son corps et de sa queue, qui évoquent un renard davantage qu'un chat.

Est-ce une nouvelle espèce ?

C'est une lignée génétique distincte, ce qui est établi. Savoir s'il s'agit d'une espèce à part entière ou d'une sous-espèce de chat sauvage reste une question ouverte pour les taxonomistes.

Où vit le chat-renard en Corse ?

Dans les forêts de moyenne montagne de Haute-Corse, la vallée d'Asco constituant le principal secteur d'observation et d'étude.

Combien reste-t-il de chats-renards ?

Aucune estimation globale validée n'est publique. Dans la vallée d'Asco, seize individus ont été identifiés et douze capturés, dont une seule femelle. La population est très réduite et très localisée.

Comment reconnaître un chat-renard d'un chat sauvage ordinaire ?

Environ 90 cm du nez à la queue, oreilles très larges, canines développées, tarses arrière très noirs, ventre roux-rouille, queue épaisse à deux ou quatre anneaux terminée par une bande noire, et un pelage d'une densité remarquable.

Est-il dangereux ?

Non pour l'homme, qu'il fuit systématiquement. Les récits de bergers évoquent en revanche des attaques nocturnes sur les mamelles de brebis et de chèvres, et ce sont ces témoignages qui ont mis les scientifiques sur sa piste.

Peut-on en voir un en randonnée ?

Pratiquement pas. Il est nocturne, vit sous couvert forestier dense, fuit l'homme et reste très peu nombreux. Les chercheurs eux-mêmes en obtiennent peu d'images malgré des années de pièges photographiques.

Ce que nous en retenons

Chez TAFANELLI, nous dessinons ce qui compose la mémoire de l'île. Nous cherchons les sujets qui résistent à la carte postale, et celui-ci est peut-être le plus beau qu'on ait rencontré.

Un animal que personne ne voit. Un nom que seuls les gens d'ici employaient. Une histoire traitée comme une fable pendant des décennies, et qui s'est révélée exacte.

Il y a là tout ce en quoi nous croyons : que ce qui se transmet oralement vaut autant que ce qui s'écrit, que le savoir local n'est pas du folklore, et qu'il faut parfois quinze ans de patience pour prouver ce qu'un berger savait déjà.

Le ghjattu volpe ne posera jamais pour personne. Il continuera de traverser les forêts d'Asco la nuit, sans que quiconque le sache.

C'est probablement mieux ainsi.

En passant par la Corse, le client devient un ami.

A DOPU, TAFA

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