Le gecko corse : la tarente, sentinelle des murs de l'île
Il est immobile près de l'ampoule de la terrasse, la nuit du mois d'août. Personne ne le regarde vraiment, personne ne le chasse non plus. Il pèse dix grammes, tient au plafond la tête en bas, et porte un nom qui le relie, par un détour étymologique que presque personne ne fait, au symbole même du drapeau corse. Voici l'histoire du gecko des murs corses.
Qui est le gecko qu'on voit sur les murs corses
Son nom scientifique est Tarentola mauritanica. En français, on l'appelle la Tarente de Maurétanie. En corse, l'Office de l'Environnement de la Corse retient tarentula, et l'on entend aussi tarenta selon les micro-régions.
C'est un gecko méditerranéen nocturne, et c'est de très loin celui que vous croiserez le plus souvent sur l'île, sur les murs de pierre, les façades chaulées, les linteaux de porte et le pourtour des lampes extérieures.
Sa carte d'identité tient en quelques lignes :
- Taille : jusqu'à 16 cm, dont la moitié pour la seule queue.
- Poids : entre 10 et 11 grammes. À peu près deux morceaux de sucre.
- Longévité : jusqu'à 8 ans en captivité.
- Silhouette : trapue, avec une grosse tête épaisse nettement détachée du cou. Rien à voir avec la finesse d'un lézard des murailles.
- Peau : couverte de protubérances carénées, ces petits reliefs en pointe qui lui donnent son aspect granuleux.
- Couleur : variable, brunâtre, gris-brun ou blanchâtre, avec souvent des bandes sombres bien visibles sur la queue. Le ventre est blanchâtre ou jaunâtre.
- Régime : araignées et insectes, papillons de nuit et coléoptères en tête.
Un détail suffit à le distinguer de tous les lézards de l'île : sa pupille est verticale, une fente étroite en pleine lumière qui s'ouvre en grand la nuit. C'est la signature des animaux nocturnes.
Un lézard fuit quand vous approchez. Un gecko attend. Il calcule, et il part au dernier moment.
Le nom qui relie le gecko au drapeau corse
Voici le détail qui rend cet animal beaucoup plus intéressant qu'il n'en a l'air.
La Tarente de Maurétanie doit son nom à la Maurétanie, royaume antique du nord de l'Afrique, sur les actuels Maroc et Algérie. Ses habitants, les Mauri en latin, ont donné en français le mot « Maure ».
Et le drapeau corse, lui, porte une tête de Maure.
Soyons précis, parce que le raccourci serait trop facile : il n'y a aucun lien historique direct entre l'emblème corse et ce petit reptile. Personne n'a nommé le gecko en pensant au drapeau, et personne n'a dessiné le drapeau en pensant au gecko.
Mais les deux mots descendent de la même racine latine. Le gecko qui dort dans les murs de Corte et l'emblème qui flotte sur les mairies de l'île portent, chacun de son côté, la trace du même mot ancien.
C'est une coïncidence de langue. C'est aussi, quand on y pense une seconde fois, une jolie manière de rappeler que la Corse est une île méditerranéenne avant d'être une île française, et que ce que le continent appelle exotique est ici simplement voisin.
Comment il tient au mur, et pourquoi c'est stupéfiant
Regardez ses doigts la prochaine fois. Ils sont élargis en spatule, largement écartés en éventail quand il est plaqué contre une surface.
Sous chaque doigt se trouvent des lamelles sous-digitales mobiles, couvertes de structures microscopiques en forme de poils. Ce sont elles qui lui permettent de tenir sur pratiquement n'importe quoi, y compris la tête en bas au plafond.
Le principe n'est ni une ventouse ni une colle. C'est une adhérence moléculaire : à cette échelle, la simple proximité entre deux surfaces suffit à créer une force d'attraction. Multipliée par des centaines de milliers de contacts, elle porte sans effort dix grammes d'animal.
Le plus élégant, c'est le détachement. Les lamelles sont mobiles : le gecko déroule et enroule ses doigts à chaque pas, ce qui lui permet de décoller instantanément ce qui vient d'adhérer. D'où cette démarche saccadée, très reconnaissable, faite d'immobilités longues et de départs brusques.
L'ingénierie s'y intéresse depuis des années. Un animal qui tient à une surface sans colle, sans énergie et sans laisser de trace, cela n'a pas d'équivalent industriel.
Et il y a la queue. En cas de danger, le gecko peut la détacher volontairement. Elle continue de s'agiter au sol quelques secondes, le temps d'occuper le prédateur, pendant que l'animal disparaît dans une fissure. Elle repousse ensuite, plus courte et différemment marquée. Une tarente à la queue régénérée est une tarente qui a survécu à quelque chose.
Sa nuit : chasser, se chauffer, disparaître
Le gecko corse est nocturne, mais pas exclusivement. C'est une espèce héliophile, qui aime le soleil : incapable de réguler correctement sa température la nuit en saison froide, elle prend des bains de soleil dès que le thermomètre passe sous les 15 °C. C'est pour cela qu'on en voit parfois en plein jour, immobiles sur une pierre chaude au printemps ou à l'automne.
L'été, son rythme est plus simple. La journée dans une fissure, une persienne, un interstice de mur. Puis, à la tombée du jour, la sortie.
Et le poste de chasse préféré, celui que tout le monde en Corse a déjà observé sans y prêter attention : le halo d'une lampe extérieure. La lumière attire les papillons de nuit et les coléoptères, le gecko attend juste à côté. Il ne poursuit pas, il patiente et frappe.
Côté reproduction, la femelle pond deux à trois fois par saison, un ou deux œufs à chaque fois, glissés sous une pierre ou au fond d'une fissure. L'incubation est extraordinairement variable : de quelques jours à plus de quatorze semaines selon la température.
Les jeunes qui s'installent ailleurs ne vont pas loin. Les individus pionniers seraient capables de coloniser jusqu'à 700 mètres de leur lieu de naissance. À l'échelle d'une île, c'est une conquête au ralenti, maison après maison, mur après mur.
Le vrai gecko corse n'est pas celui que vous croyez
Il faut le dire, même si cela abîme un peu le mythe.
La Tarente de Maurétanie est présente dans tout le bassin méditerranéen, jusqu'en Égypte, et elle a été introduite jusqu'en Amérique du Sud. En Corse, elle occupe plutôt la moitié nord de l'île et elle y a possiblement été introduite avant la période romaine. Ancienne, oui. Endémique, non.
Le gecko réellement corse, celui qu'on ne trouve nulle part ailleurs qu'ici et dans les terres voisines, s'appelle le Phyllodactyle d'Europe, Euleptes europaea.
- C'est le plus petit gecko d'Europe : 8 cm au maximum, queue comprise.
- Il pèse 1 à 2 grammes. Cinq fois moins qu'une tarente.
- Il est endémique de l'aire corso-sarde et des îlots satellites de Méditerranée occidentale, avec quelques rares populations continentales.
- Son dos est couvert de petites écailles lisses, noirâtres à brunâtres.
- Crépusculaire et nocturne, il vit sous les écorces, sous les pierres, dans les endroits sombres et humides.
- L'UICN le classe quasi menacé.
Sur les îlots satellites de Corse, ces cailloux battus par le vent qu'on ne visite jamais, il est parfois la seule vie vertébrée visible.
Les deux espèces cohabitent. Sur le continent français, la tarente et l'hémidactyle verruqueux s'excluent l'un l'autre dans les villes. En Corse, en revanche, les deux vivent ensemble sur certains sites sans s'hybrider. L'île, une fois de plus, ne se comporte pas comme le reste du pays.
Une espèce protégée par la loi
Beaucoup l'ignorent, et cela mérite d'être écrit noir sur blanc.
La Tarente de Maurétanie bénéficie d'une protection nationale en France. Elle figure à l'annexe III de la Convention de Berne et fait partie des espèces déterminantes ZNIEFF.
Concrètement, cela signifie qu'il est interdit de la tuer, de la capturer ou de la détenir. Le Phyllodactyle d'Europe, endémique et quasi menacé, est protégé de manière encore plus stricte.
Autrement dit : le petit animal collé au mur de votre location d'été n'est pas un nuisible qu'on chasse à la serpillière. C'est une espèce protégée qui vous débarrasse gratuitement des moustiques.
Si l'un d'eux entre dans la maison, la seule bonne méthode est de lui ouvrir un passage et d'éteindre les lumières intérieures. Il sortira seul vers la nuit. On ne l'attrape pas par la queue, pour une raison qui devrait être évidente.
Pourquoi personne ne le chasse de la maison
Il y a, dans beaucoup de régions méditerranéennes, une tolérance ancienne envers le gecko des maisons. La Corse ne fait pas exception.
La raison la plus honnête n'est pas mystique, elle est pratique : il mange ce qui nous gêne. Moustiques, moucherons, papillons de nuit, araignées. Une terrasse habitée par deux ou trois tarentes est une terrasse plus vivable au mois d'août.
La deuxième raison tient à la manière dont il occupe l'espace. Il ne fait pas de bruit. Il ne salit rien. Il ne s'approche pas. Il se contente d'être là, sur le mur, tous les soirs, à la même place, comme un élément du bâti.
Et c'est peut-être pour cela qu'il finit par appartenir au souvenir des étés. Interrogez les gens sur leur enfance en Corse : la lumière jaune d'une ampoule sur une façade, le bruit des grillons, et cette silhouette immobile à côté de l'ampoule. Personne ne raconte le gecko. Tout le monde le revoit.
Il n'est pas un symbole de la Corse. Il est juste toujours là quand on y est.
Où et quand l'observer en Corse
C'est l'un des animaux les plus faciles à observer de l'île, à condition de savoir quand lever les yeux.
- Le moment : de la tombée du jour à une heure ou deux après. En plein été, entre 21 h et minuit.
- L'endroit : à moins d'un mètre d'une source de lumière extérieure. Réverbère de ruelle, applique de terrasse, enseigne de bar de village.
- Le support : murs de pierre sèche, façades enduites, encadrements de fenêtre, vieux murs de citadelle. Il aime la roche et la pierre chaude.
- L'altitude : du bord de mer jusqu'à au moins 550 mètres. Ce n'est pas qu'un animal de littoral.
- La géographie : plutôt la moitié nord de l'île, du Cap Corse à la Balagne, sur les murs des villages perchés comme dans les ruelles de Bastia.
- Le printemps et l'automne : guettez-le aussi en plein jour, en insolation sur une pierre exposée, quand les nuits repassent sous 15 °C.
Une règle d'observation : ne l'éclairez pas frontalement avec une lampe de téléphone. Approchez lentement, de côté, et arrêtez-vous à un mètre. Il vous laissera regarder bien plus longtemps que vous ne le croyez.
Questions fréquentes
Le gecko corse est-il dangereux ?
Non. La tarente n'est ni venimeuse ni agressive. Elle ne mord que si on la saisit, et sa mâchoire ne perce pas la peau. Elle fuit systématiquement plutôt que d'affronter.
Comment s'appelle le gecko en corse ?
Tarentula est la forme retenue par l'Office de l'Environnement de la Corse. On rencontre également tarenta selon les micro-régions. Les deux désignent bien Tarentola mauritanica.
Est-ce un lézard ?
Les deux appartiennent à l'ordre des squamates, mais ce ne sont pas les mêmes familles. Le gecko se reconnaît à sa pupille verticale, à ses doigts élargis, à sa peau granuleuse et à son activité nocturne. Le lézard des murailles a une pupille ronde, une peau lisse et il chasse en plein soleil.
Peut-on le faire sortir de chez soi ?
Oui, sans le toucher. Éteignez les lumières intérieures, ouvrez une porte ou une fenêtre vers l'extérieur, et laissez faire. Ne l'attrapez jamais par la queue : elle se détache.
Sa queue repousse-t-elle vraiment ?
Oui. C'est l'autotomie caudale : la queue se détache volontairement pour distraire un prédateur, puis se régénère. La nouvelle queue est généralement plus courte et sa coloration diffère de l'originale.
Y a-t-il plusieurs espèces de geckos en Corse ?
Oui, trois principalement : la Tarente de Maurétanie, l'Hémidactyle verruqueux et le Phyllodactyle d'Europe, ce dernier étant le seul endémique de l'aire corso-sarde et le plus petit gecko d'Europe.
Le gecko est-il protégé en Corse ?
Oui. La Tarente de Maurétanie bénéficie d'une protection nationale et figure à l'annexe III de la Convention de Berne. Il est interdit de la tuer, de la capturer ou de la détenir.
Pourquoi ce petit animal nous obsède
Chez TAFANELLI, nous dessinons ce qui compose la mémoire de l'île. Le plongeur qui remonte des oursins, la Roccapina, les tours génoises, les gestes et les silhouettes que tout le monde ici reconnaît sans avoir besoin d'explication.
Le gecko appartient à cette liste, et personne ne l'y avait encore mis.
Il n'a pas la noblesse du sanglier ni la carte postale du village perché. C'est un animal minuscule, banal, qu'on ne photographie jamais. Mais il est le compagnon silencieux de chaque nuit d'été passée en Corse, et il porte, par la grâce d'un mot, un écho lointain de notre emblème.
C'est exactement le genre de sujet qu'on cherche : évident une fois nommé, invisible avant.
Une pièce est en préparation autour de lui. Elle portera un nom simple, A TARENTA, et elle ne sera pas dessinée par nous : nous en avons confié le trait à une illustratrice dont la ligne unique, anguleuse et sans repentir nous semblait la seule capable de rendre cet animal sans le rendre mignon.
Comme toutes nos pièces, elle sera sérigraphiée à la main, sur notre coton biologique 280 g/m² pré-lavé, fabriqué en France.
D'ici là, la prochaine fois que vous passerez une soirée d'août sur une terrasse de l'île, regardez le mur près de la lampe.
Il est là. Il vous a vu bien avant.
En passant par la Corse, le client devient un ami.
A DOPU, TAFA





