Les films tournés en Corse : l'île qui a joué tous les rôles sauf le sien
En 1962, une plage du désert des Agriates devient Omaha Beach. Un an plus tôt, les falaises de Bonifacio incarnaient une île grecque imaginaire. Pendant soixante ans, la Corse a servi de décor au monde entier sans jamais jouer son propre rôle. Puis quelque chose a changé. Voici la carte des tournages, et l'histoire d'un renversement.
Saleccia, la plage corse qui a joué le Débarquement
C'est le fait le plus stupéfiant de toute l'histoire du cinéma en Corse, et presque personne ne le sait.
En 1962 sort Le Jour le plus long, superproduction américaine sur le débarquement de Normandie. Quarante-huit stars au générique, quatre réalisateurs, un budget colossal.
Une partie des scènes de débarquement n'a pas été tournée en Normandie. Elle a été tournée sur la plage de Saleccia, au cœur du désert des Agriates.
La raison est simple : au début des années 1960, les plages normandes étaient déjà trop aménagées pour figurer le 6 juin 1944. Il fallait une côte vierge, sans construction, sans route, sans ligne électrique. En Europe occidentale, il en restait peu. Saleccia en était.
Une des plus belles plages de Méditerranée a joué le rôle d'une plage de la Manche sous la mitraille. C'est une carrière d'actrice.
Aujourd'hui encore, Saleccia ne se rejoint qu'en 4x4, en bateau ou à pied par le sentier des douaniers. Elle est restée exactement dans l'état qui a permis ce tournage.
Bonifacio, île grecque de cinéma
Un an plus tôt, en 1961, Les Canons de Navarone réunit Gregory Peck, David Niven et Anthony Quinn dans un film de guerre devenu classique.
L'action se déroule sur Navarone, île grecque imaginaire de la mer Égée, dominée par des falaises inexpugnables. Ces falaises, ce sont celles de Bonifacio.
La ville a une longue filmographie. L'Œil du Monocle de Georges Lautner en 1962, OSS 117 se déchaîne en 1963, Manina la fille sans voiles dès 1952, Nos femmes de Richard Berry en 2015. Les îles Lavezzi ont elles aussi servi plusieurs fois.
La raison est toujours la même : une falaise calcaire blanche de soixante-dix mètres, une citadelle accrochée dessus, et rien d'équivalent ailleurs en Méditerranée.
Quand la Corse joue tout sauf elle-même
Le phénomène se répète pendant des décennies.
- Une plage de la Manche en 1962, avec Le Jour le plus long à Saleccia.
- Une île grecque en 1961, avec Les Canons de Navarone à Bonifacio.
- L'Inde en 2015, quand le film indien Tamasha d'Imtiaz Ali tourne à Bastia et Bonifacio pour un public de plusieurs centaines de millions de spectateurs.
- Un décor de film noir hongrois en 2007, avec L'Homme de Londres de Béla Tarr, tourné à Bastia d'après Simenon.
- Une ville portuaire indéterminée en 1955, quand Luis Buñuel tourne Cela s'appelle l'aurore à Bastia.
- La Bretagne et les tranchées de 14-18 en 2004, avec Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, dont certaines scènes sont tournées à Calvi.
Buñuel, Preminger, Béla Tarr, Jeunet, Bollywood. L'île a accueilli des cinéastes majeurs venus du monde entier. Et à chaque fois, ou presque, elle jouait quelqu'un d'autre.
C'est un sort que connaissent bien les territoires beaux et peu documentés. On les filme pour ce qu'ils ressemblent, jamais pour ce qu'ils sont.
L'Enquête corse, le film qui a fixé les clichés
En 2004, L'Enquête corse d'Alain Berbérian, avec Christian Clavier et Jean Reno, devient un succès populaire considérable. Adapté de la bande dessinée de Pétillon, il est tourné dans toute l'île.
La liste des communes est impressionnante : Ajaccio, Bastia, l'Île-Rousse, Sartène, Sant'Antonino, Erbalunga, Propriano, Porto-Vecchio, Sainte-Lucie-de-Tallano, Cervione, Fozzano, Palasca, le barrage d'Alesani et l'aéroport de Figari.
Détail savoureux : plusieurs scènes censées se passer à Ajaccio ont en réalité été tournées à l'Île-Rousse.
Le film a marqué durablement l'image de la Corse dans l'imaginaire français, pour le meilleur et pour le moins bon. Il a fait rire toute la France, y compris beaucoup de Corses. Il a aussi consolidé une série de clichés dont l'île met du temps à se défaire.
C'est le paradoxe de la comédie régionale : elle apporte une visibilité massive et une image simplifiée dans le même mouvement.
Les Randonneurs, ou comment le GR20 est entré dans les foyers
En 1997, Philippe Harel tourne Les Randonneurs sur le GR20, avec des passages à Calvi, Corte et Ajaccio.
L'effet sur la fréquentation du sentier a été considérable. Avant le film, le GR20 était l'affaire d'un cercle restreint de randonneurs aguerris. Après, il est devenu un objectif de vacances pour un public bien plus large.
Peu de films ont eu un impact aussi direct sur un territoire. Aujourd'hui encore, le GR20 est présenté comme le sentier de grande randonnée le plus difficile d'Europe, et une partie de ceux qui s'y lancent l'ont découvert grâce à une comédie de 1997.
Forza Bastia, quand Jacques Tati filmait le Sporting
C'est l'objet le plus étrange et le plus précieux de cette filmographie.
En 1978, Jacques Tati et sa fille Sophie Tatischeff filment Bastia les jours précédant la finale de Coupe UEFA. Le documentaire s'appelle Forza Bastia.
Tati, le cinéaste de Mon Oncle et de Playtime, à Furiani, filmant une ville corse qui retient son souffle. Il ne s'intéresse d'ailleurs presque pas au match : il filme les gens, l'attente, la pluie, les gradins.
Le film restera inachevé de son vivant et ne sera monté et diffusé que bien plus tard. Il constitue aujourd'hui le témoignage le plus fin sur ce que le Sporting représentait pour l'île.
Le tournant : la Corse se raconte enfin
Depuis une vingtaine d'années, quelque chose s'est déplacé. L'île n'est plus seulement un décor, elle devient un sujet, et surtout elle produit ses propres auteurs.
- Thierry de Peretti, avec Les Apaches en 2013, tourné à Porto-Vecchio. Un regard frontal sur la jeunesse insulaire, loin de toute carte postale.
- Robin Renucci, avec Sempre vivu ! en 2007, tourné à Olmi-Cappella, en langue corse.
- Mafiosa, série diffusée de 2006 à 2014, tournée à Ajaccio. Un succès considérable et un débat interminable sur l'île quant à l'image qu'elle renvoie.
- Éric Fraticelli, avec Le Permis de construire en 2021, tourné en Balagne.
- Borgo, en 2024, film porté par Hafsia Herzi et salué par la critique.
- Plaine Orientale, dont la deuxième saison a été tournée à Bastia en 2026.
Un territoire cesse d'être un décor le jour où il produit ses propres récits. La Corse en est là.
L'itinéraire des lieux de tournage
Pour ceux qui veulent voir ces endroits de leurs yeux.
- Saleccia, Agriates. Accès en 4x4, en bateau depuis Saint-Florent, ou à pied par le sentier des douaniers. Le débarquement de 1962.
- Bonifacio et les Lavezzi. Les falaises de Navarone, et une demi-douzaine d'autres films.
- Le GR20. Seize étapes, le sentier des Randonneurs.
- Erbalunga et le Cap Corse. Décor de L'Enquête corse, et l'un des plus beaux ports de l'île.
- Sant'Antonino, Balagne. Le village perché du même film.
- Girolata. Accessible uniquement par mer ou à pied, décor d'Adieu Philippine en 1962 et de La Loi du survivant en 1967.
- Piana. L'hôtel Les Roches Rouges, décor de Joueuse, au-dessus des calanche.
- Nonza. Le premier Colomba, en 1947, d'après Mérimée.
Questions fréquentes
Quel film célèbre a été tourné en Corse ?
Plusieurs. Le Jour le plus long (1962) a tourné des scènes de débarquement sur la plage de Saleccia, Les Canons de Navarone (1961) à Bonifacio, Les Randonneurs (1997) sur le GR20, et L'Enquête corse (2004) dans une quinzaine de communes.
Le Jour le plus long a-t-il vraiment été tourné en Corse ?
Une partie des scènes de débarquement, oui, sur la plage de Saleccia dans le désert des Agriates. Les plages normandes étaient déjà trop aménagées en 1961 pour figurer le 6 juin 1944.
Où a été tourné L'Enquête corse ?
Dans toute l'île : Ajaccio, Bastia, l'Île-Rousse, Sartène, Sant'Antonino, Erbalunga, Propriano, Porto-Vecchio, Sainte-Lucie-de-Tallano, Cervione, Fozzano, Palasca, le barrage d'Alesani et l'aéroport de Figari. Plusieurs scènes censées se passer à Ajaccio ont été tournées à l'Île-Rousse.
Existe-t-il des films en langue corse ?
Oui. Sempre vivu ! de Robin Renucci, tourné en 2007 à Olmi-Cappella, est intégralement en langue corse.
Pourquoi la Corse attire-t-elle les tournages ?
Pour la densité de ses décors sur peu de kilomètres, mer, montagne, falaises, villages de pierre et plages restées vierges, et pour sa lumière. Longtemps, l'île a surtout servi à représenter d'autres territoires.
Décor ou sujet
Ce basculement du décor au sujet, nous le connaissons bien, parce que c'est exactement le nôtre.
Pendant longtemps, la Corse a servi de motif. Une tête de Maure imprimée sur un t-shirt fabriqué à l'autre bout du monde, un nom de village sur une casquette de bord de route, une carte de l'île sur un magnet. L'île comme décor, encore une fois.
Faire une vraie marque corse, c'est refuser cette position. Ce n'est pas décorer un vêtement avec la Corse, c'est faire un vêtement que la Corse impose : coton lourd parce qu'il doit tenir des années, coupe droite parce qu'on marche et qu'il fait chaud, dessins qui racontent des scènes réelles plutôt que des symboles recyclés.
Notre dernière pièce, La Trinità, a demandé quatre ans. Trois profils tournés vers le même horizon, sous l'appellation historique de l'île : mare, muntagna, machja. Coton 280 g/m², sérigraphié à la main.
Ce n'est pas un décor. C'est le sujet.
Pour aller plus loin :
- Le désert des Agriates et la plage de Saleccia
- Bonifacio, le guide complet
- Le GR20, les seize étapes
- Le bleu du Sporting de Bastia
- JUL et la Corse : Cargèse, I Muvrini et Calvi
- Marque corse : comment reconnaître la vraie
En passant par la Corse, le client devient un ami.
A DOPU,
TAFA





