Le Tour de Corse : histoire du rallye aux dix mille virages
Né en 1956 de l'idée de deux passionnés, il est devenu le rallye le plus exigeant du championnat du monde, le seul intégralement sur asphalte, et celui que les pilotes redoutaient le plus. C'est aussi ici, sur une route au-dessus de Corte, que le Groupe B a pris fin un matin de mai 1986. Voici son histoire, et ce qu'il en reste aujourd'hui.
1956, deux hommes et une idée
Le Tour de Corse naît en 1956, de la volonté de deux passionnés d'automobile : le comte Peraldi et le docteur Jean Sermonard.
L'idée est simple et un peu folle : faire courir des voitures sur les routes de l'île telles qu'elles sont. Pas de circuit, pas d'aménagement. Le réseau routier corse, avec ses lacets, ses murets, ses ravins et ses arbres au bord du bitume, devient le terrain de jeu.
Personne ne se doute alors que cette épreuve locale deviendra l'un des rendez-vous les plus redoutés du sport automobile mondial.
Le tracé n'a jamais été dessiné pour la course. C'est la course qui s'est adaptée à l'île.
Pourquoi « les dix mille virages »
Le surnom apparaît dès le début des années 1960, et il n'a rien d'une formule publicitaire. Il décrit une réalité physique.
Les routes corses de montagne enchaînent les courbes sans répit. Sur une spéciale, un équipage peut passer plusieurs dizaines de minutes sans jamais avoir de ligne droite véritable. Pas de moment pour souffler, pas de portion où l'on relâche l'attention.
Les conséquences sont connues de tous les pilotes qui l'ont couru :
- Une fatigue mentale extrême. La concentration ne retombe jamais.
- Le mal des transports pour les copilotes, phénomène réel et documenté sur cette épreuve.
- Aucune marge d'erreur. À droite le rocher, à gauche le vide, et souvent l'inverse.
C'est ce qui a fait sa réputation. Un rallye où la vitesse pure compte moins que la lucidité.
Le seul rallye entièrement sur asphalte
Dans un championnat du monde dominé par la terre, la neige et la glace, le Tour de Corse occupait une place à part : c'était l'épreuve intégralement sur revêtement bitumé.
Cela change tout. Les réglages, les pneus, la façon de conduire. Des pilotes excellents sur terre s'y perdaient, et d'autres, plus routiers, y trouvaient leur terrain.
Il rejoint le championnat du monde des rallyes dès 1973, année inaugurale du WRC, et y reste jusqu'en 2008. Après une éclipse entre 2009 et 2014, il fait son retour au calendrier mondial en 2015.
Mai 1985, mai 1986 : la fin du Groupe B
Il faut raconter cette partie, parce qu'elle dépasse largement la Corse et qu'elle a changé le sport automobile mondial.
Au milieu des années quatre-vingt, la catégorie Groupe B autorise des voitures de rallye d'une puissance considérable, pour un poids minimal et sans véritable limite de développement. Ce sont les machines les plus rapides jamais engagées en rallye. Elles fascinent, et elles font peur.
1985
Le pilote italien Attilio Bettega est tué au Tour de Corse, sa Lancia sortant de la route et heurtant un arbre.
2 mai 1986
Un an plus tard, presque jour pour jour, le Finlandais Henri Toivonen et son copilote américain Sergio Cresto sont en tête du rallye au volant d'une Lancia Delta S4. Toivonen a remporté onze des dix-sept premières spéciales et compte plus de cinq minutes d'avance.
Au deuxième jour, la voiture quitte la route, heurte un arbre en contrebas et prend feu. Les deux hommes sont tués. Toivonen avait vingt-neuf ans.
La décision tombe presque immédiatement : le Groupe B est interdit à l'issue de la saison 1986. Une catégorie entière du sport automobile mondial s'arrête à cause de ce qui s'est passé sur une route corse.
Bruno Saby hérite de la victoire, la première de sa carrière en championnat du monde. Personne, ce jour-là, n'a envie de la fêter.
Aujourd'hui encore, dans la culture rallye, on parle simplement de « la Corse 86 ». Il n'y a rien à ajouter.
Les grands noms de l'épreuve
Le Tour de Corse a construit et révélé des carrières entières.
Didier Auriol reste la figure tutélaire de l'épreuve, celui qui l'a le plus souvent emportée et qui y a bâti sa réputation. Bernard Darniche et Jean Ragnotti y ont écrit les grandes pages françaises des années soixante-dix et quatre-vingt. Plus tard, Sébastien Loeb puis Sébastien Ogier y ont inscrit leur nom.
Côté machines, l'épreuve est indissociable de certaines silhouettes : la Lancia Stratos, la Renault 5 Turbo, la Lancia 037, la Delta Integrale, les Peugeot 205 et 306 Maxi. Des voitures que l'on reconnaît encore aujourd'hui à leur seule ombre.
Ce qu'il en reste aujourd'hui
Le Tour de Corse ne figure plus au calendrier du championnat du monde. L'édition 2026 du WRC compte quatorze manches, de Monte-Carlo à l'Arabie saoudite, et la Corse n'y est pas.
Mais l'épreuve n'a pas disparu. Elle s'est transformée en Tour de Corse Historique, et c'est peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux.
Le principe : les voitures d'époque, celles qui ont fait la légende, reviennent courir sur les routes qui les ont rendues célèbres. Rallye itinérant en cinq étapes, il traverse chaque année certaines des plus belles cités de l'île.
Ce n'est pas de la nostalgie de vitrine. Ce sont de vraies voitures, conduites vite, sur de vraies spéciales chronométrées.
L'édition 2026, du 3 au 10 octobre
La 26e édition du Tour de Corse Historique se tiendra du samedi 3 au samedi 10 octobre 2026.
Ce qu'il faut savoir :
- 400 équipages sont engagés, répartis entre la catégorie compétition et la catégorie régularité.
- Cinq étapes, en itinérance à travers l'île.
- À titre de comparaison, le parcours de 2025 s'étirait sur environ 1 000 kilomètres, dont près de 400 chronométrés.
- L'organisation est basée à Porto-Vecchio.
Parmi les engagés annoncés par l'organisation cette année, Didier Auriol et Yoann Bonato au volant d'une Lancia Delta Integrale. Pour qui connaît l'histoire de cette épreuve et de cette voiture, la ligne se passe de commentaire.
Les éditions précédentes avaient mis à l'honneur la Lancia 037 en 2024, puis la Renault 5 Turbo en 2025.
Comment y assister
C'est gratuit, c'est en plein air, et c'est l'un des rares sports où l'on se retrouve à quelques mètres des machines. Quelques règles de bon sens s'imposent.
- Arrivez très en avance. Les routes ferment plusieurs heures avant le passage. Une fois la spéciale fermée, on ne rentre plus et on ne sort plus.
- Placez-vous où les commissaires vous le disent, jamais ailleurs. En intérieur de virage, en sortie de courbe rapide et dans les zones de dégagement, on ne se met pas. C'est là que partent les voitures.
- Prévoyez la journée entière. Eau, chaussures de marche, coupe-vent. En octobre, en montagne, le temps change vite.
- Consultez le parcours officiel avant de partir. Il est publié en amont par l'organisation, avec les horaires de fermeture de routes.
- Repartez avec vos déchets. Ces spéciales traversent des sites naturels remarquables.
Un dernier conseil : octobre est l'un des plus beaux mois de l'île. La lumière est basse, les couleurs changent, et les villages perchés traversés par le rallye n'ont jamais aussi bonne mine.
Questions fréquentes
Pourquoi appelle-t-on le Tour de Corse le rallye aux 10 000 virages ?
Parce que ses spéciales de montagne enchaînent les courbes sans interruption. Le surnom apparaît dès les années 1960 et décrit une réalité : sur ce rallye, il n'y a quasiment pas de ligne droite.
Le Tour de Corse fait-il encore partie du championnat du monde ?
Non. Il a été manche du WRC de 1973 à 2008, puis de 2015 à 2019. Il ne figure pas au calendrier 2026, qui compte quatorze manches. L'épreuve subsiste sous la forme du Tour de Corse Historique.
Quand a lieu le Tour de Corse Historique 2026 ?
Du 3 au 10 octobre 2026, pour la 26e édition. Cinq étapes en itinérance, environ 400 équipages engagés.
Que s'est-il passé au Tour de Corse 1986 ?
Le 2 mai 1986, Henri Toivonen et son copilote Sergio Cresto sont morts dans l'accident de leur Lancia Delta S4, alors qu'ils dominaient l'épreuve. Cet accident, un an après celui d'Attilio Bettega au même rallye, a entraîné l'interdiction de la catégorie Groupe B à la fin de la saison.
Peut-on assister gratuitement au rallye ?
Oui, les spéciales sont accessibles au public sans billet. Il faut arriver avant la fermeture des routes et respecter strictement les zones indiquées par les commissaires.
Sur quel revêtement se court le Tour de Corse ?
Entièrement sur asphalte, ce qui en faisait un cas unique dans un championnat du monde largement disputé sur terre.
Pourquoi ce sujet nous tient
Chez TAFANELLI, nous dessinons ce qui compose la mémoire de l'île. Le Tour de Corse y occupe une place particulière, et pas seulement parce que nous aimons les vieilles mécaniques.
Ce qui nous frappe, c'est que ce rallye n'a jamais rien construit. Pas de circuit, pas de gradins, pas d'infrastructure. Il a simplement pris les routes qui existaient, celles que les gens empruntent pour aller au village, et il en a fait un des théâtres les plus exigeants du sport mondial.
Une île sans moyens qui devient une référence internationale en utilisant ce qu'elle a déjà. On a déjà croisé cette histoire, avec le vin, avec le maquis, avec la charcuterie. C'est toujours la même.
Et puis il y a l'autre versant, celui qu'on ne peut pas raconter légèrement. Deux hommes sont morts ici en 1986, un autre l'année d'avant, et le monde entier a compris ce jour-là qu'on était allé trop loin. La Corse n'a pas demandé à porter cette mémoire. Elle la porte quand même, comme elle porte le reste.
Il y a une justice dans le fait que ce soient aujourd'hui les voitures d'époque qui reviennent. Elles ne courent plus contre la mort. Elles reviennent saluer les routes qui les ont faites.
En passant par la Corse, le client devient un ami.
A DOPU, TAFA
Sources : site officiel du Tour de Corse Historique, communications de l'organisation ; calendrier FIA du championnat du monde des rallyes 2026 ; archives Motor Sport Magazine et Autosport sur l'édition 1986 ; documentation historique sur la création de l'épreuve en 1956.





