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Le crabe bleu en Corse : l'étang de Biguglia et l'invasion qu'on ne sait pas arrêter
26 août 2026

Le crabe bleu en Corse : l'étang de Biguglia et l'invasion qu'on ne sait pas arrêter

CARNETS TAFANELLI | LIRE L'ÎLE

Le crabe bleu en Corse : l'étang de Biguglia et l'invasion qu'on ne sait pas arrêter

Il vient de la côte est des États-Unis. Il a colonisé toutes les lagunes de l'île, du sud de Bastia à Bonifacio. Il troue les filets, fait fuir les pêcheurs et pousse une espèce corse vers la disparition. On a proposé de le manger : ça n'a pas marché. Voici pourquoi cette invasion est plus compliquée qu'elle n'en a l'air.

Un crabe américain dans un étang corse

Son nom scientifique est Callinectes sapidus. Littéralement : le beau nageur savoureux. Il vient de la côte atlantique de l'Amérique du Nord, où il est un produit de consommation courante, notamment dans la baie de Chesapeake.

Il est arrivé en Méditerranée dans les eaux de ballast des navires, et il s'y est installé. L'Espagne a commencé à le voir en 2012. La Corse plus tard, mais la progression a été rapide.

On le reconnaît sans hésiter : carapace large, pattes arrière aplaties en forme de palettes qui lui permettent de nager, et surtout ces pinces d'un bleu vif qui lui ont donné son nom.

Ce n'est plus un phénomène ponctuel. C'est une espèce durablement installée, dont les impacts continuent de s'étendre.

Jusqu'où il est allé

Il s'est installé le long de la côte orientale, du sud de Bastia jusqu'à la baie de Sant'Amanza, près de Bonifacio, prenant progressivement possession du littoral.

Mais il ne s'est pas arrêté là. Des spécimens ont été observés sur des plages de l'ouest, comme Tralicetu près de Sartène, et plus au nord jusqu'à Saint-Florent.

Les lagunes suivies par les scientifiques donnent la mesure de la colonisation :

  • Biguglia, la plus grande zone humide de l'île
  • Palu, sur la plaine orientale
  • Urbinu
  • Arasu, Santa Ghjulia, Balistra, Pisciu Cane et Testarella, dans le sud

Depuis 2023, les chercheurs corses s'appuient sur un indicateur simple pour prévoir sa présence : la salinité. L'espèce prospère dans des eaux comprises entre 12 et 25 PSU. En dessous ou au-dessus, elle recule. Des cartes de favorabilité des habitats sont produites et mises à jour régulièrement pour repérer les zones à risque.

Ces cartes disent une chose simple et décourageante : dès que les conditions redeviennent bonnes, le crabe revient. Parfois en quelques semaines.

Pourquoi Biguglia

L'étang de Biguglia, au sud de Bastia, est la plus grande zone humide de Corse. C'est un milieu saumâtre, peu profond, chaud en été, séparé de la mer par un cordon de sable.

Autrement dit, c'est exactement ce que cherche le crabe bleu.

Ces lagunes ont une autre caractéristique : elles réagissent vite. Une pluie, une canicule, une ouverture du grau vers la mer, et la salinité bascule. Les petites lagunes du sud sont encore plus instables, très sensibles au moindre aléa climatique.

Cette variabilité est le vrai problème des gestionnaires. Certaines périodes rendent toute intervention impossible, faute d'eau ou à cause de conditions extrêmes. Puis les paramètres basculent, et il faut agir en quelques jours. Les fenêtres sont courtes, et il faut être prêt.

Le crabe vert, l'espèce qu'on ne verra peut-être plus

C'est la partie de l'histoire dont on parle le moins, et c'est la plus grave.

Le crabe bleu se reproduit vite, et il le fait au détriment des espèces autochtones. À Biguglia, le crabe vert, présent là depuis toujours, est aujourd'hui en voie de disparition.

Il n'y aura pas de communiqué, pas de date, pas de cérémonie. Un jour, quelqu'un remontera un filet et il n'y en aura plus. Voilà comment disparaît une espèce dans une lagune : sans que personne ne s'en aperçoive au moment précis où cela arrive.

Des filets troués et un métier qui s'arrête

Les pêcheurs des étangs corses ne pêchent pas le crabe bleu. Ils le subissent.

Le mécanisme est simple et implacable. Les crabes se prennent dans les filets à anguilles, et ils les trouent. Les poissons s'échappent par les trous, et le piège devient inutilisable très vite.

Le président du comité régional des pêches maritimes de Corse l'a résumé sans détour : les pêcheurs ne veulent plus pêcher dans les étangs à cause de cela. Certains ont même dû abandonner la pêche au mulet, celle qui sert à faire la poutargue, parce que ce n'était plus rentable.

Les chiffres donnent une idée de la masse en jeu. Une année, deux tonnes de crabes bleus ont été sorties de la lagune de Palu et une tonne à Biguglia. L'année suivante, dès le mois d'août, 1,3 tonne était déjà atteinte dans chacune des deux.

Et il faut remettre ce chiffre à l'échelle : Palu est dix fois plus petit que Biguglia. Une tonne et demie dans un si petit étang, cela dit tout.

L'Office de l'environnement de la Corse a fourni gratuitement des filets et du matériel de pêche aux exploitants lésés de Palu, Biguglia et Urbinu. Des nasses spécialement conçues pour capturer les crustacés ont été distribuées.

Ce sont des réponses justes. Elles n'arrêtent pas l'hémorragie du métier.

« Et si on les mangeait ? »

C'est la réaction de tout le monde, et elle est logique. Le crabe bleu est excellent. Aux États-Unis, c'est un produit de fête.

Sauf que la Corse s'y est heurtée à un obstacle culturel que personne n'avait anticipé.

La cheffe du projet crabe bleu à l'Office de l'environnement le dit franchement : le Corse n'est pas un grand consommateur de produits de la mer, en particulier de crustacés. Ce n'est pas dans la culture alimentaire de l'île, plus tournée vers la viande et la charcuterie que vers les fruits de mer.

Des restaurateurs ont essayé. Ils ont mis de la soupe de crabe bleu à la carte pour attirer la clientèle. Le mot employé par l'Office de l'environnement est sans appel : « ça a fait un flop ».

Et la question qui revient toujours chez les professionnels de la mer, celle qui tue le projet en une phrase : « Connaissez-vous des gens qui mangent du crabe tous les jours ? »

Le mur économique

Admettons qu'on veuille quand même exporter. Là, le mur est encore plus haut.

Pour que la filière tienne debout et rémunère correctement tout le monde, le crabe bleu corse devrait se vendre entre 10 et 12 euros le kilo.

Or la concurrence est écrasante.

La Tunisie

Elle extrait six tonnes de crabes bleus par jour, qu'elle vend découpés et conditionnés vers l'Asie et les États-Unis, pour un prix oscillant entre deux et quatre euros le kilo. Impossible de rivaliser.

L'Espagne, et sa leçon

Confrontée au crabe bleu depuis 2012, l'Espagne a été la première d'Europe à tenter la commercialisation. Pendant un an, elle a vendu son crabe à 14 euros le kilo. Elle ne faisait pas le poids face à la Tunisie. L'année suivante, les prix se sont effondrés à 40 centimes le kilo. Intenable avec des coûts de main-d'œuvre européens. La filière s'est arrêtée.

Il y a une leçon supplémentaire dans cet épisode espagnol : la filière avait été exploitée à outrance, des lignes de production ouvertes, et au bout de deux ans le marché était saturé. Le président du comité des pêches corse plaide donc pour l'inverse : la prudence, un marché local, une pêche durable, moins d'intermédiaires.

Reste un dernier obstacle, presque comique s'il n'était pas décisif : l'Occitanie, l'Italie et l'Espagne sont envahies aussi. Tous les voisins ont le même produit à écouler en même temps. La commercialisation de proximité est compromise avant même d'avoir commencé.

Ce qui est fait aujourd'hui

Le Plan territorial de lutte contre le crabe bleu 2024-2027 constitue l'ossature de la réponse insulaire. Il est piloté par la Collectivité de Corse et associe scientifiques, gestionnaires d'espaces naturels, pêcheurs professionnels et décideurs publics.

Concrètement, cela donne :

  • Une veille permanente, assurée par un réseau d'observateurs sur le terrain.
  • Des cartes de favorabilité des habitats, mises à jour selon la salinité, pour anticiper les phases d'expansion.
  • Des suivis biométriques, qui permettent de déclencher des phases de pêche intensive au moment le plus utile.
  • Des opérations ciblées selon les sites : à Santa Ghjulia entre mai et juillet, avant l'assèchement saisonnier ; à Biguglia et Palu sous l'égide de la Collectivité ; ailleurs au cas par cas, en fonction des données les plus récentes.

Les résultats sont présentés lors des conférences interrégionales du Pôle-relais lagunes méditerranéennes, qui réunit la Corse, l'Occitanie et Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Personne, dans ce dispositif, ne parle d'éradication. L'objectif affiché est de contenir, en sachant que l'espèce ne partira pas.

Questions fréquentes

D'où vient le crabe bleu présent en Corse ?

De la côte atlantique de l'Amérique du Nord. Callinectes sapidus est arrivé en Méditerranée par les eaux de ballast des navires. L'Espagne l'observe depuis 2012, la Corse plus récemment.

Où trouve-t-on le crabe bleu en Corse ?

Principalement dans les lagunes et étangs : Biguglia, Palu, Urbinu, Arasu, Santa Ghjulia, Balistra, Pisciu Cane, Testarella. Sur le littoral, du sud de Bastia jusqu'à la baie de Sant'Amanza, avec des observations jusqu'à Saint-Florent et Tralicetu.

Le crabe bleu est-il dangereux pour l'homme ?

Il n'est pas venimeux, mais ses pinces sont puissantes et il s'en sert. Ne le manipulez pas à mains nues, surtout s'il est vivant.

Peut-on le pêcher et le manger ?

Il est comestible et même réputé savoureux. Sa pêche est encadrée dans le cadre du plan territorial de lutte. Mais le développement d'une véritable filière commerciale se heurte à la concurrence internationale et au faible appétit du marché local pour les crustacés.

Pourquoi est-il si difficile à éliminer ?

Parce qu'il se reproduit vite et que les lagunes corses changent en permanence. Un assèchement ou un excès de sel le freine temporairement, mais dès que la salinité revient entre 12 et 25 PSU, il réapparaît, parfois en quelques semaines.

Quelle espèce corse menace-t-il ?

Le crabe vert de Biguglia est aujourd'hui en voie de disparition, directement concurrencé par le crabe bleu.

Pourquoi ce sujet nous tient

Chez TAFANELLI, nous dessinons ce qui compose la mémoire de l'île. Et nous croyons qu'il faut aussi raconter ce qui est en train d'en disparaître.

Ce qui nous frappe ici, ce n'est pas le crabe. C'est le pêcheur.

On parle d'un homme qui remonte son filet, qui le trouve troué, qui le répare, qui le remet à l'eau, et qui le retrouve troué. Puis qui arrête. Le crabe bleu ne fait pas disparaître un poisson, il fait disparaître un métier. Et avec le métier s'en va tout ce qui allait avec : la poutargue, les gestes, les mots pour les dire.

Il y a aussi cette phrase de l'Office de l'environnement, qui en dit long sur la Corse : le Corse n'est pas un grand consommateur de produits de la mer. Une île entourée d'eau, tournée vers la montagne et la charcuterie. C'est un paradoxe magnifique, et c'est précisément ce qui rend la solution impossible : on ne change pas une culture alimentaire pour régler un problème écologique.

Enfin, il y a le crabe vert. Il n'a pas de nom corse célèbre, il ne fait pas de belles photos, aucun t-shirt ne portera jamais son dessin. Il était là avant, il ne sera bientôt plus là, et presque personne ne le saura.

Nous, on trouve que ça mérite au moins un article.

À lire aussi : le chat-renard corse, le mouflon corse, les méduses en Corse et les piqûres de vives et d'oursins.

En passant par la Corse, le client devient un ami.

A DOPU, TAFA

Sources : Corse Net Infos, articles de David Ravier et Charles Monti ; Office de l'environnement de la Corse, projet crabe bleu ; Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Corse ; Pôle-relais lagunes méditerranéennes ; Plan territorial de lutte contre le crabe bleu 2024-2027, Collectivité de Corse.

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